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ÉVÉNEMENTS monastiques
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Le sens du travail dans la culture
monastique Chers amis, Plusieurs d'entre vous travaillez depuis
longtemps pour l'Abbaye ou, en tout cas, travaillez dans des sociétés
qui sont nées de l'Abbaye et conservent un certain lien avec celle-ci. Les valeurs que vous vous efforcez de maintenir
et de promouvoir dans votre travail sont, dans une large mesure,
celles que l'Abbaye a voulu donner à ces sociétés. C'est pourquoi il a semblé utile au Conseil
d'Administration de la Fondation Chimay Wartoise d'organiser cette
conférence où on m’a invité à vous expliquer comment nous concevons
le travail dans une communauté monastique comme la nôtre. Le titre que j'ai donné à cet entretien
est : Le sens du travail
dans la culture monastique.
Dans un premier temps, je voudrais donner quelques explications
sur chacun des mots importants que comprend ce titre.
Ce sera une introduction que vous trouverez peut-être un
peu théorique, mais qui me semble importante pour aider à comprendre
ce que je dirai par la suite. Commençons par le mot culture. Ce mot est employé ici dans son sens sociologique
et non pas dans son sens esthétique.
En Occident, de nos jours, lorsqu'on parle de culture,
la plupart des gens pensent immédiatement à ce qu'on pourrait
appeler la culture humaniste, qui s'identifie avec vaste formation intellectuelle
et une grande érudition, en particulier dans les domaines littéraire
et artistique. Dans ce sens, on considère comme une personne cultivée
quelqu'un qui peut parler de façon intelligente et intéressante
de Cicéron ou de Virgile, qui peut citer Dante, Shakespeare, ou
Goethe et beaucoup d'écrivains ou d'artistes contemporains.
C’est là une première notion de « culture »,
mais, de nos jours, s'est de plus en plus imposé un autre concept
de la culture, qu'on appelle sociologique. En ce sens, le mot "culture" désigne
un ensemble de concepts, de coutumes, de rites et de traditions
dans lequel un groupe déterminé exprime sa façon de percevoir
le sens ultime de la vie humaine.
Dans ce sens on peut parler de la culture européenne ou
de la culture africaine, par exemple. Évidemment, il y a à l'intérieur de chacune
de ces grandes cultures, des sous-cultures, ou des cultures particulières. Ainsi on peut parler de la culture belge, de
la culture du monde des affaires ou de celle du monde ouvrier
ou du monde étudiant. Ce qui est l'élément essentiel d'une
culture est la notion de sens (ou de signification) -- du sens
qu'un groupe humain donne à la vie.
Ainsi, supposons que je vais dans un pays très différent
du mien, où je ne suis pas encore allé.
Dans un premier moment, je perçois des façons diverses
de se vêtir, de manger, de parler, de se saluer. Je puis assister à des rites d'initiation, de
mariage, de funérailles. Tous
ces rites sont remplis de gestes ayant des significations symboliques
qu'il m'est impossible de deviner.
Une personne de ce groupe culturel -- ou quelqu'un qui
y vit depuis longtemps -- pourra m'expliquer le sens de chacun
de ces gestes. Nous avons
là déjà deux niveaux de réalité : le niveau des gestes et celui
de leur valeur symbolique. Mais
au-delà de tout cela il y a un autre niveau, immensément plus
important, qui est celui du sens, de la compréhension que ce groupe
humain a de la vie et de l'existence humaine. C'est cette perception du sens ultime de la
vie qui est propre à un groupe humain, qui se maintient et se
transmet à travers les coutumes, les traditions, les mythes et
les gestes symboliques, qu’on appelle « culture ». Nous pourrions parler durant des heures
de ce qu'est une culture, comment elle évolue, se maintient et
se transmet. Mais là n'est
pas notre propos. Je tenais
cependant à rappeler ces quelques notions de base, afin de vous
permettre de comprendre ce que je veux dire lorsque j'emploie
le mot "sens" dans le titre de cet entretien, en parlant
du "sens du travail
dans la culture monastique".
La notion de sens et celle de culture sont inséparables. Dans la perspective que je viens de
décrire, on peut parler
d'une culture chrétienne, c'est-à-dire d'un mode
cohérent de vie comprenant un ensemble de
façons de penser, d'agir et de vivre fondé sur une vision
chrétienne du sens de la vie et exprimant cette vision.
(En réalité, si on voulait être plus précis, on devait
dire qu'il n'existe pas une "culture chrétienne" parallèle
à toutes les autres; mais bien des cultures multiples (orientales,
occidentales, européennes ou américaines, etc. qui ont été christianisées
par leur contact avec l'Évangile -- qui ne l'ont jamais été pleinement
et doivent toujours l'être à nouveau). C'est dans le même sens qu'on peut
parler d'une culture monastique:
c'est-à-dire d'une conception de l'existence humaine qu'on
retrouve dans toutes les grandes civilisations mais qui, pour
nous, moines chrétiens, s'enracine dans l'Évangile et s'exprime
dans des traditions, des coutumes, des principes moraux, et aussi
une façon d'organiser la vie de tous les jours, y compris le travail. Ce qui donne sa cohésion à une communauté
monastique, et aussi sa force -- que la communauté soit composée,
de cent, de cinquante ou de dix moines -- c'est le fait d'avoir
une culture monastique bien définie:
c'est-à-dire d'avoir non seulement une vision commune du
sens de la vie; mais une vision qui affecte d'une manière cohérente
tous les aspects de la vie : la façon de prier, de recevoir les visiteurs,
de travailler, d'organiser
les relations entre les personnes et de faire les décisions communautaires,
etc. Tout ça pour vous dire que dans une
communauté monastique comme celle de Scourmont, le travail est
un élément important, mais un
élément qui fait partie d'un ensemble cohérent, d'une vision et
d'une culture et qu'il ne saurait se comprendre hors de cet ensemble.
Et c'est pourquoi je ne puis vous parler du sens que nous
donnons au travail sans parler du sens que nous donnons à notre
vie ou à la vie tout court. Communion Mon but n'est pas de vous faire un
cours de spiritualité; mais
pour vous expliquer comment nous concevons le travail, je dois
vous dire une peu comment nous concevons le but de notre vie.
Partons du mot "moine", qui vient du grec "monachos", qui veut dire "seul".
Or, on pense souvent, à cause de cela, que le mot moine
veut dire quelqu'un qui vit seul ou dans la solitude.
Mais ce n'est pas le sens premier du mot.
Le sens premier est que le moine ou est quelqu’un qui n'a
qu'un but, qu'une fin dans sa vie, et qui organiser toute sa vie
autour de cette fin. Cette fin est la communion avec Dieu -- une communion d'amour
-- un but toujours partiellement atteint et toujours encore à
atteindre. On peut donc dire que la réalité de communion
est au coeur de la vie du moine.
Or, la communion qu'il s'efforce de vivre avec Dieu n'est
pas une réalité abstraite; elle
doit s'incarner dans une communion avec ses frères au sein de
la communauté. Elle doit aussi s'incarner dans ses relations
avec les voisins et avec tous ceux avec qui il se trouve en contact
(avec vous tous) ainsi qu'avec la société en général. Dans cette vision qu'est la nôtre,
le travail
est d’abord une forme de communion avec Dieu. Nous croyons que Dieu est créateur; que l'univers dans son évolution constante sort
constamment des mains de Dieu.
Dieu est toujours en train de créer le monde, à travers
le travail et le génie des hommes et des femmes qu'il a lui-même
créés. C'est pourquoi,
le travail -- toute forme de travail, qu'il s'agisse d'une recherche
scientifique ou médicale, qu'il s'agisse d'organiser la société
humaine à travers la politique ou l'économie, qu'il s'agisse de
cultiver la terre pour nourrir les hommes et les femmes, toutes
ces formes d'activité sont des formes de participation
à l'activité créatrice de Dieu.
C'est là que réside la dignité du travail.
C'est d'ailleurs pourquoi toutes les formes de travail
sont aussi dignes les uns que les autres. Laver les toilettes
est un travail aussi digne que diriger une entreprise multinationale
(même si le salaire n’est pas le même…). Le travail n'est qu'un élément de notre
vie et il est important pour nous de maintenir un équilibre entre
cet élément et tous les autres, tels que, par exemple, la prière,
l'étude, la réflexion et le repos.
Un autre aspect essentiel de la culture monastique est
précisément cet équilibre entre ces divers éléments.
Il s'agit d'un équilibre qui peut varier d'une personne
à l'autre et qui ne se mesure pas de façon mathématique mais qui
est nécessaire dans la vie de chaque personne comme dans la vie
de chaque communauté. Pour nous, une communion avec Dieu
ne serait pas vraie si elle ne s'incarnait pas dans une communion
avec la société dans laquelle nous vivons.
Cela m'amène à la section suivante de mon entretien. Travail et société Disons tout d'abord que tout
au long de la Tradition chrétienne, les moines n'ont jamais été
des religieux "mendiants".
Ils ont toujours voulu non seulement vivre de leur travail,
mais aussi retirer suffisamment de ce travail de quoi aider les
plus nécessiteux. Dès les
premiers siècles, les moines s'étaient donné comme règle de diviser
le revenu de leur travail en trois parties: une pour leur subsistance,
une pour aider les pauvres et l'autre pour les besoins de l'Église
(et donc aussi pour les pauvres). Le type de travail adopté par les moines
varie beaucoup d'un monastère à l'autre et a varié d'un pays à
l'autre et au cours des siècles.
L'économie des monastères a toujours dépendu en grande
partie de l'économie générale du pays où ils se trouvent.
Les ermites d'Égypte, qui vivaient une vie extrêmement
simple au désert durant les premiers siècles de notre ère, avaient
coutume de fabriquer des nattes et des corbeilles avec les joncs
qu'ils trouvaient sur place. Ils
allaient de temps à autre les vendre à la ville pour avoir de
quoi acheter leur nécessaire, c'est-à-dire nourriture et vêtements. À partir du moment où se formèrent de plus grandes
communautés, les moines commencèrent à vivre de l'agriculture.
Eux aussi devaient établir avec les villes voisines
une relation commerciale, pour vendre leurs produits et acheter
ce dont ils avaient besoin. Dans ce contexte je voudrais revenir
sur la notion de culture et faire une petite parenthèse sur la
relation entre monachisme et culture.
On dit parfois que les moines sont contre-culturels.
C'est là une sorte de mythe qui s'est développé après 1968. En réalité, lorsqu'on étudie attentivement la
relation entre les moines et la société, tout au long de l'histoire,
on se rend compte que chaque fois qu'il y eut un développement
particulier du monachisme, ce fut lorsqu'un groupe de moines (ou
de moniales) furent particulièrement présents et attentifs à la
culture de leur temps, c’est-à-dire aux aspirations et aux besoins
des hommes et des femmes de leur temps et donnèrent dans leur
propre style de vie une réponse qui valait non seulement pour
eux mais pour l'ensemble de la société ou en tout cas de larges
tranches de celle-ci. C'est ainsi qu'on constate des développements
significatifs des communautés monastiques à chaque époque de grandes
transformations culturelles, les moines étant d'une part influencés
par ces changements et en étant en même temps des acteurs décisifs. Si vous me le permettez, je vais poursuivre
un peu sur cette veine historique, car je crois que nous pouvons
comprendre ce qui s’est vécu à Scourmont depuis cent cinquante
ans, et spécialement ce qui s’est vécu au cours des dix ou quinze
dernières années, en le replaçant dans un contexte historique
plus large. Je vous donnerai deux exemples, un
tiré de l'Égypte du troisième siècle et un autre tiré du Moyen-Âge
(avant de revenir à notre époque et à Scourmont). Dans
l’Égypte ancienne, disons, en gros, durant les trois siècles avant
l'ère chrétienne, il y avait une distinction très nette entre
la capitale, Alexandrie, une grande ville cosmopolite, et le reste
du pays habité par des paysans pauvres et illettrés, sans aucune
organisation sociale. Or, durant les premiers siècles de notre ère,
donc durant la période d'occupation romaine, l'Égypte connut deux
grandes réformes politiques et agraires, réalisées bien sûr par
deux empereurs païens, mais qui eurent une grande influence sur
le développement phénoménal que connut alors la vie monastique
en Égypte. Il y eut tout d'abord la réforme de
Septime Sévère, au début du 3ème siècle.
Alors que jusque là tout le pays était administré directement
d'Alexandrie, à travers un préfet, Septime Sévère établit une
administration locale dans une trentaine de métropoles, tout le
long du Nil. Les Égyptiens (quoique toujours occupés par
un empire étranger) y retrouvèrent un sens national et un sens
d'unité du pays. Un peu
plus tard, une très intelligente réforme agraire réalisée par
Dioclétien permit pour la première fois aux paysans égyptiens
de posséder les parcelles de terre sur lesquelles ils vivaient.
Or, ce qui se produisit c’est que plusieurs de ces tout
petits propriétaires terriens vendirent leurs parcelles pour migrer vers les
nouvelles métropoles, ce qui permet pour la première fois la création
de grandes propriétés pouvant nourrir un grand nombre de personnes
et donc permit aussi la création de grandes communautés monastiques
dont l'existence aurait été impossible sans cette réforme agraire.
Par ailleurs le développement agricole de ces communautés
monastiques et leur commerce avec les nouvelles métropoles transformèrent
positivement toute la configuration sociale de la Haute-Égypte.
De plus les moines incarnèrent le sens retrouvé de la vieille
culture égyptienne et ce sont eux qui l’ont gardé vivante, dans
l'Église copte, tout au long de l'occupation arabe, et jusqu'à
nos jours. Mais passons à l'Europe (pour se rapprocher
de Scourmont !). On
peut dire que le mouvement historique qui conduisit à l'Europe
commence avec les débuts du démantèlement de l'empire romain d'Occident,
et donc avec les premières invasions barbares au 5ème
siècle. C'est un peu après, au 6ème siècle,
que saint Benoît fonde un monastère et écrit une Règle qui seront
à l'origine d'une immense tradition monastique qui, de beaucoup
de façons, configurera toute la culture européenne jusqu'à nos
jours, qu'on le veuille ou non. Deux réformes monastiques du Moyen-Âge
sont pleines d'enseignements, celle de Cluny au 10ème
siècle et celle de Cîteaux à la fin du 11ème. Ce sont deux beaux exemples de l'interaction
entre les institutions de la société civile et la vie monastique,
au sommet du développement du monde féodal.
Comme on le sait le premier âge de la société féodale se
forma graduellement au cours du 9ème et du 10ème
siècle sur les ruines de l'empire carolingien.
La féodalité reposait sur des liens de dépendance entre
des seigneurs et leurs vassaux, les seconds se mettant sous la
protection des premiers. Dans
ce contexte les monastères devinrent graduellement dépendants
de ces seigneurs féodaux ; et la réforme de Cluny consista
à se libérer de cette tutelle.
Cette réforme qui conta plus de mille monastères fut très
florissante, et, en ces temps de guerres continuelles et d'insécurité,
ces abbayes, en plus d'être des lieux de prière, étaient souvent
les seules structures ayant suffisamment de solidité et de continuité
pour assurer l'enseignement (à tous les niveaux), les soins médicaux,
l'hospitalité aux voyageurs et le soin des pauvres. Ils étaient les CPAS du monde féodal. Mais voilà, l'histoire est faite de
mouvements de balanciers. Les
grands monastères clunisiens avec leur autonomie mais aussi leur
puissance, étaient devenus un rouage important du monde féodal.
Étant une abbaye fervente, elle reçut beaucoup de donations,
qui venaient de la part de grands propriétaires terriens.
Ces donations comportaient en général des droits de juridiction
sur des pêcheries, des moulins, des fourneaux, des troupeaux et
sur de la main-d'oeuvre servile. Le désir de plus en plus fort se développa,
non seulement dans les monastères, mais dans tout le peuple, d'un
retour à plus de simplicité et de pauvreté.
La fondation du monastère de Cîteaux fut la réponse à cette
aspiration. C'est d'ailleurs une période de fraîcheur et
de créativité extraordinaire dans tous les domaines de la société. La période d'environ un siècle au milieu
de laquelle naît Cîteaux, c'est-à-dire la période allant de 1050
à 1150, en est une de profondes transformations sociales. C'est tout d'abord un moment de très grande
croissance démographique. Même
s'il est difficile de déterminer quelles sont les causes et quels
sont les effets, cette croissance démographique s'accompagne d'une
mutation de l'agriculture, de la déforestation de parties importantes
de l'Europe, de l'augmentation de l'étendue des terres arables,
de nouvelles formes plus efficaces de culture agraire, de déplacement
des populations et d'une urbanisation croissante. Ce qui provoque par contrecoup des mutations
dans les relations entre les classes de la société. Les monastères cisterciens décidèrent
dès le point de départ de renoncer à agir comme des seigneurs
féodaux. Ils refusèrent de vivre de rentes foncières,
du travail de serfs. Ils
posséderont des terres -- mais n’auront ni dépendants personnels,
ni tenanciers, ni moulins, ni dîmes -- et ils mettront eux-mêmes
leurs terres en valeur. Ils fondent donc l'économie de leurs monastères
sur le faire-valoir direct. Pour
nourrir les nombreuses recrues monastiques qui ne cessent d’affluer
il faut de grandes étendues de terrain.
Ces grandes étendues sont exigées en particulier par la
rotation triennale des cultures.
On était alors à l’époque où les pratiques domaniales du
système féodal étaient arrivées à une sorte de cul de sac.
Les domaines ayant été divisés par les seigneurs entre
leurs enfants qui les divisaient entre les leurs, les droits de servage faisaient que souvent
plusieurs personnes à titres divers avaient des droits sur la
même parcelle de terre. L’activité
des Cisterciens s’inséra dans un mouvement déjà commencé d’achat
de ces parcelles pour reconstituer de grandes étendues.
Plus que personne d’autre ils furent efficaces en ce domaine
Les abbayes cisterciennes
s’étaient établies en effet sur des terres neuves, donc fécondes.
Elles récoltèrent rapidement plus de grain et de vin qu’il
ne leur en fallait pour vivre. Sur la part de leur propriété foncière qui ne
fut pas défrichée, elles pratiquèrent largement l’élevage, l’exploitation
du bois et du fer. Or la
communauté ne mangeait pas de viande, ne se chauffait pas, usait
fort peu de cuir et de laine.
Mais les villes qui se développaient rapidement étaient
là qui constituaient un marché toujours plus grand. On avait donc des produits nombreux à vendre
et des clients toujours désireux d’acheter.
L’argent servait d’une part à construire de nouveaux monastères
à travers tout l’Europe, car les vocations affluaient par centaines
et même par milliers, et, d’autre part, à assister les pauvres
qui ne manquaient jamais en ces temps qui étaient souvent des
temps de guerre. Il y a donc eu, entre
la société et l’Ordre cistercien une interaction très complexe. D’une part une transformation de l’agriculture
était en cours et une réorganisation de la propriété terrienne
était déjà commencée. Sans
cela les grandes communautés cisterciennes autosuffisantes n’auraient
pas pu se développer (on voit ici le parallèle avec le développement
des communautés égyptiennes). Cîteaux a profité du développement
des techniques agricoles ; les méthodes
d’agriculture ayant déjà commencé à se modifier.
La rotation triennale avait été introduite, les charrues
de fer avaient remplacé celles de bois et l’invention de la ferrure
et du collier dur avait multiplié la rentabilité du cheval.
Cîteaux profita de
tout cela mais, à cause de la qualité de la vie de ses travailleurs,
Cîteaux développa à son tour ces techniques d’une façon admirable. Les exploitations cisterciennes, avec leur système
de granges devinrent vite à la pointe du développement agricole.
Qu’on pense à l’usage des ressources hydrauliques en particulier. Cîteaux contribua
donc à la transformation rapide du monde rural, et eut, par le
fait même un impact considérable sur l’évolution de la société
et des relations entre les classes.
Au fur et à mesure que se rationalisait l’agriculture,
une bonne part de la population des villages et des communes migrait
vers les villes qui croissaient au même rythme. Non seulement ces villes constituaient un marché
de plus en plus grand pour les campagnes, mais les relations humaines
se modifiaient. La classe
nouvelle des marchands se développait et il devenait de plus en
plus facile de passer, au moins dans la pratique, d’un « ordre
» à l’autre de la société, ce qui était impensable un peu auparavant.
Encore une fois les
moines ont été amenés par les circonstances à jouer toute une
série de rôles de suppléances.
Beaucoup d'événements -- pestes, guerres -- et, pas le
moindre, la Révolution Française, les en dépouillèrent.
Ils furent encore une fois ramenés à l'essentiel.
Au cours de la Révolution Française, tous les monastères
de France et la plupart de ceux des pays voisins furent supprimés. L'Ordre
resurgit de ses cendres et les monastères fondés ou refondés au
cours du 19ème, puis du 20ème siècle adoptèrent
en général une économie fort simple, presque toujours de type
agricole, en tout cas dans les premiers temps. Les monastères belges firent exception avec leurs
brasseries, mais ce n'était pas là leur principale source de revenus. Scourmont Mais venons-en à Scourmont; et je crois que tout ce que je vous ai raconté
sur les monastères du Moyen-Âge vous aidera à comprendre ce qui
s'est passé à Scourmont depuis cent cinquante ans.
Durant les cent premières années de son existence, Scourmont
vécut essentiellement de l'agriculture, la brasserie n'étant pas
très importante. À la même
époque, la communauté alors beaucoup plus nombreuse, investissait
énormément dans le développement intellectuel scientifique de
ses membres. Scourmont comptait alors dans l'Ordre un grand
nombre des meilleurs spécialistes dans le domaine de la théologie,
du droit canon, de la liturgie, etc. Après la seconde guerre mondiale la
communauté connaissait une grande pauvreté, comme toute la région
d'ailleurs. Pour vivre,
aussi bien que pour aider au développement de la région, la communauté
de Scourmont développa de nouveau non seulement sa ferme mais
diverses autres industries que vous connaissez.
Tout cela lui permit de vivre, donna du travail à un nombre
important de personnes à une époque où d'autres sources de création
d'emploi n'existaient guère. La communauté a pu également remplir
divers rôles de suppléance en concourrant par exemple à la mise
sur pied du Centre de Santé des Fagnes (hôpital de Chimay), en
aidant à la fondation de nombreux autres services, surtout dans
le domaine de l'éducation spécialisée. De tels rôles sont toujours considérés
par les moines comme des rôles de suppléance, dont il leur faut
se retirer en temps voulu. On
ne vient pas au monastère pour gérer un empire industriel et financier,
ni même pour gérer un ensemble de services sociaux.
Si on avait voulu faire cela on serait resté dans la société
civile. On vient au monastère pour mener une vie de
prière et de communion avec Dieu.
Mais comme cette communion avec Dieu implique une communion
avec la population qui nous entoure, lorsque cette population
fait l'expérience de besoins auxquels personne d'autre ne répond,
il y a une obligation d'intervenir et la communauté est intervenue. Par ailleurs, lorsque la population concernée
peut se prendre en main ou que d'autres organismes peuvent offrir
les services requis, on se retire. C’est
ainsi que, depuis une dizaine d’années la communauté s’est retirée
graduellement d’un bon nombre de ses activités matérielles et
de ses engagements sociaux, sans pourtant renoncer aux responsabilités
qu’elle avait assumées. En créant des emplois dans la région,
elle avait assumé une responsabilité à l’égard des employés et
des ouvriers, qu’elle a toujours considérés comme une grande famille.
Il était donc important pour elle de demeurer fidèle à cette responsabilité. Si
les valeurs qui constituent notre culture avaient été purement
et simplement celles d’une grande société industrielle ou d’une
multinationale, l’abbaye de Scourmont aurait tout simplement
fermé les diverses sociétés dans lesquelles vous travaillez ou
les aurait vendues. Mais
il y avait la valeur de solidarité avec toute la population locale
et en particulier avec vous, ses employés et ses ouvriers.
Quelques
sociétés ont bien été transférées à d’autres propriétaires, mais
toujours avec la préoccupation de préserver la sécurité d’emploi
de ceux qui y travaillaient – les « Salaisons »,
ou « STA » sont deux exemples. Par ailleurs les
autres sociétés qui constituent le groupe Chimay ont été transformées
en sociétés autonomes avec chacune son Conseil d’Administration
et son propre directeur général. L’abbaye
désirait non seulement que ces sociétés continuent de procurer
de l’emploi dans la région, mais aussi qu’elles ne deviennent
pas des industries « ordinaires » pouvant être vendues
ou déplacées ailleurs selon les exigences du marché. (Il n’est pas rare de nos jours d’entendre parler
de telle ou grande corporation multinationale qui, après en avoir
acheté plusieurs petites au cours des années, met des milliers
d’ouvriers à pieds dans une processus de réorganisation).
Surtout
l’abbaye voulait que ces sociétés, qui étaient le fruit du travail
des années passées, concourent à assurer à la population locale
des services que les moines avaient été appelés à assurer dans
le passé. Il s’agissait,
d’une part, de continuer de travailler au développement de la
région – un développement intégral, qui s’intéresse à toutes les
dimensions de la personne humaine, et, d’autre part, répondre
aux besoins immédiats des plus défavorisés.
Pour nous ces deux buts sont inséparables et doivent toujours
être considérés ensemble, même si pour y arriver nous avons mis
sur pied deux organismes distincts. Le
premier organisme en question est Solidarité
cistercienne. Juridiquement,
il s’agit d’une ASBL mais qui fonctionne effectivement comme « fondation »
dans le sens anglo-saxon du mot. Lorsqu’on parle de « solidarité cistercienne »,
on ne veut pas dire simplement la solidarité « entre communautés
cisterciennes », mais bien la solidarité que nous voulons
avoir, « en tant que cisterciens » avec les plus démunis
et les plus nécessiteux. Cette
ASBL distribue le fruit du travail passé (constitué par des placements)
et le fruit de la majeure partie de la redevance sur la marque
« Chimay ». Son action, qui est très largement le fruit de
votre travail, a plusieurs facettes :
il y a l’aide directe aux personnes ou aux familles qui
sont dans un besoin immédiat, et dont les situations ne sont pas
suffisamment pris en charge par les organismes officiels, comme
les CPAS. Il a aussi, évidemment,
la solidarité avec les
monastères « cisterciens » ; ce qui permet
à Scourmont d’aider de nombreuses autres communautés monastiques
cisterciennes, à travers le monde, surtout dans les pays les plus
pauvres, en particulier les fondations dépendant directement de
Scourmont en Afrique. Et
puis il y a la solidarité de chacune de ces communautés dans les
pays les plus pauvres, avec la population qui les entoure (dispensaires,
écoles, puits, etc.). Mais
il y a aussi la solidarité avec les besoins de l’Église en Belgique
ou diverses institutions d’aide aux défavorisés – en particulier
l’enseignement spécialisé. La
deuxième institution mise sur pieds par l’abbaye est la Fondation
Chimay Wartoise. Son but
est de poursuivre à l’égard des sociétés, de leurs employés et
ouvriers et de la population locale la préoccupation de solidarité
que l’abbaye avait exercée au cours des décennies antérieures.
La première fonction de la Fondation C-W. est de superviser
et de coordonner la gestion des diverses sociétés, de façon à
ce que, entre elles, s’exerce une solidarité.
Telle société du groupe Chimay, de par sa nature et la
qualité de sa gestion, connaît un grand développement et des résultats
très positifs. Cela lui
permet d’aider – directement ou indirectement – d’autres sociétés
du groupe Chimay, soit de passer à travers des périodes difficiles,
soit de procéder à une réorganisation ou réorientation dont elle
n’aurait pas seule les moyens.
La
deuxième fonction de la Fondation C-W est de travailler au développement
de la région. Pour exercer
ce deuxième volet de sa mission, elle a elle-même mis sur pieds
d’abord le Fonds Chimay-Wartoise, auquel a succédé Cap 2010, afin
de coordonner d’une façon plus professionnelle l’aide au développement
de la Région. La préoccupation
de l’abbaye au sein de Conseil d’Administration de la FCW est
que ce travail se fasse toujours dans un respect du développement
intégral, où il n’y ait pas de laissés pour compte. De
nos jours on parle beaucoup de mondialisation et de globalisation. Tout en reconnaissant que ce mouvement est positif
en soi, et probablement irréversible, en tout cas pour une longue
période, il nous faut reconnaître que les réalisations concrètes
de cette mondialisation jusqu’à aujourd’hui la font ressembler
plus à une suprématie mondiale et à la domination des populations
et des peuples par un réseau de monopoles souvent cruels.
Ce qu’on appelle la « globalisation » résulte
souvent dans la subordination de toutes les valeurs humaines à
l’unique critère de rentabilité économique. Dans
le micro-climat culturel
que constitue le monde du travail relié à l’abbaye nous essayons
tous ensemble de démontrer qu’il est possible de pratiquer une
globalisation dans laquelle d’autres valeurs sont respectées.
La première de ces valeurs est la solidarité, dont je parle
depuis le début. Il y a aussi toute une série de valeurs que
l’on pourrait appeler les valeurs « spirituelles »,
au sens très large du mot, et qui inclut l’honnêteté, la confiance,
les respect de toute personne humaine, la fidélité. (Cancon est
aussi nécessaire que Cancun). La
rentabilité économique d’une société est importante, car sans
elle la société ne saurait continuer d’exister et ne saurait concourir
à toutes les fins que je viens de décrire.
Mais pour nous la rentabilité économique n’est pas la valeur
suprême. Ainsi, à l’abbaye, nous maintenons des activités
qui ne sont pas rentables parce qu’elles ont un autre but. Ce que nous appelons notre hôtellerie, par exemple,
n’est pas un « hôtel ».
C’est un lieu où nous accueillons quiconque désire passer
quelques jours dans la solitude, soit pour prier avec nous, soit
pour retrouver Dieu dans le silence, soit simplement pour se retrouver
lui-même ou elle-même. Quiconque y est accueilli, quelles que soient
ses convictions religieuses personnelles.
Nous considérons cette activité comme un service, et non
comme une activité qui devrait nécessairement s’auto-financer. Ce n’est là qu’un exemple entre d’autres. Dans
le monde des affaires, on est généralement soucieux de la croissance,
selon le principe que si l’on ne grandit pas on dépérit.
Nous ne sommes pas étrangers à cette préoccupation au sein
du groupe Chimay. Mais
la croissance qui est la plus importante, dans la perspective
d’une culture monastique du travail, c’est la croissance de la
qualité. Cela inclut la
qualité du produit fini, évidemment ;
mais cela inclut aussi et tout d’abord la qualité du processus
de fabrication et surtout la qualité des conditions de travail
et des relations personnelles. Cette préoccupation
de la qualité du travail est bien caractéristique de la culture
monastique du travail. Dans
les grands chefs d’œuvres d’architecture du Moyen Age, comme sont
les grandes abbayes cisterciennes, celle de Pontigny ou du Thoronet,
par exemple, comme d’ailleurs dans les grandes cathédrales comme
celles de Chartres, de Paris, de Cologne, ont peut constater que
des sculptures faites dans la pierre, à plusieurs dizaines de
mètres du sol dans des endroits où elles ne seront jamais vues
(sauf en montant dans une échelle) sont faites avec le même soin
et le même fini que les sculptures qui sont visibles à tous ceux
qui entrent dans la cathédrale ou passent devant.
Toute sculpture a le « droit » d’être faite avec
le plus grand soin, qu’elle soit destinée à être vue ou non. De
même, tout travail, quel que soit sa nature, mérite d’être fait
avec le plus grand soin. Personnellement
je m’émerveille aussi facilement devant un travail bien fait –
un beau meuble en bois, par exemple, ou une belle pièce de machinerie,
que devant un coucher de soleil ou une belle pièce de musique
ou de peinture. Et
c’est sur cette note de la beauté que j’aimerais terminer cet
entretien – probablement trop long.
Les valeurs que je viens de mentionner sont celles que
nous essayons, tous ensemble, vous et nous, de vivre.
Le but de ma conférence était, en grande partie, de vous
en remercier. Armand Veilleux Abbaye de Scourmont 9 septembre 2003-09-09 |
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